Renouer avec l'analyse politique est pénible, en ces heures de digestion post-présidentielle. On voudrait avoir cheminé le long de sentes littéraires ou artistiques, avant de pouvoir évoquer sans lassitude la mêlée électorale.
Las! Les servitudes du calendrier m'imposent, comme à chaque électeur, de retourner aux urnes les 10 et 17 juin prochains : certains seront dispensés de 2e tour, mais il est hautement improbable que ce soit mon cas. En passant, rien ne dit mieux la soumission de notre Parlement, et sa faiblesse, que l'enchaînement de la petite foulée législative sur le marathon présidentiel. A posteriori, chacun s'interrogera en son for intérieur sur l'opportunité passée de l'inversion du calendrier électoral, décidée en 2002 par Lionel Jospin, avec l'accord plein et entier de François Bayrou.
Or donc, il faudrait peser à nouveau, se passionner encore, et vibrer derechef. L'heure n'est plus pourtant où les citoyens pouvaient s'abstraire dans un combat collectif au long cours, et les conversations de bistrots tournent à nouveau, depuis le 6 mai 2007, autour des vacances en Bretagne, de la collègue qui va accoucher ou de la dernière série télévisée de TF1.
C'est dans cette apathie apparente que point un nouveau parti centriste, installé librement dans la majorité présidentielle. Lancé le 29 mai dernier à l'Assemblée nationale, il rassemblera l'essentiel des députés UDF sortants, parmi lesquels Hervé Morin, devenu ministre de la Défense, François Sauvadet, Maurice Leroy, Rudy Salles, Francis Hillmeyer ou Charles de Courson. Quelques sénateurs devraient également le rejoindre, comme l'ancien ministre des Finances Jean Arthuis.
Les ex-UDF passés au Mouvement démocrate raillent ce "Nouveau centre", assimilé à un parti-croupion de l'UMP, en tous cas à un parti soumis. Comme si alliance valait suzeraineté!
Plus récemment, l'examen de la liste des candidats "PSLE" (Parti social-libéral européen), qui se réclament d'un centre libre dans la majorité présidentielle, a autorisé un certains nombres de "Modemistes" à en rajouter dans le mépris et l'amertume. Ces candidats ne seraient que des marionnettes, des prête-noms pitoyables, et Hervé Morin un séide de Sarkozy, le "Nouveau centre" ayant pour contrat d'assécher les terres bayrouistes.
Je reconnais que l'urgence n'a pas toujours permis aux hommes du "Nouveau centre" de peser au trébuchet l'intérêt de telle ou telle candidature. Nécessité fait loi, et le devoir incombait aux parlementaires UDF de montrer qu'un centre-droit ouvert et libre pouvait exister, loin des imprécations d'un centro-centrisme stérile.
La liste des candidats du Modem est-elle beaucoup plus convaincante, quand ce parti a eu le temps nécessaire, lui, pour préparer son implantation? Le cas de Paris nous fournit une première réponse.
Les candidats du Modem dans la capitale ont été annoncés au dernier moment. La liste concoctée par Marielle de Sarnez se veut représentative de la diversité et du renouvellement attendus par les Parisiens. Une savante mixture assurément : un fond d'héritiers et de chevaux de retour (4 particules pour 21 candidats ; trois anciens Adjoints au Maire de Paris), un touche de gauche grâce aux éternels aigris du PS et des Verts (3 candidats issus des Verts, mais très marginalisés dans cette formation politique ; une ex-socialiste du Val-de-Marne), pour qui le Modem fait office de voiture-balai ; enfin, une salutaire pincée de diversité visible, essentiellement dans les circonscriptions "râpeuses".
Grands absents : les présidents de section (hormis Elisabeth de Fresquet) et militants de terrain qui, depuis des mois, mouillent leur chemise pour un centre libre mais responsable, incarné à la présidentielle par François Bayrou. Moralité : peu de promotion interne, et des premiers rôles réservés aux copains de toujours ou aux ouvriers de la onzième heure. Est-cela, la rénovation de la vie politique?
Inutile d'insister en évoquant l'investiture de Djamel Bouras (Seine Saint-Denis), qui manifesta jadis aux côtés de l'UOIF ; celle de l'imposteur Claude Ribbe (Val d'Oise), auteur d'un livre scandaleux historiquement, dont le seul propos était de convaincre Bonaparte de crime contre l'humanité et de génocide ; celle d'une ancienne "Bovétiste" à Lyon. J'en passe, et de plus croquignolets encore.
Un certain nombre de mes camarades d'hier sont passés d'une légitime hostilité à l'encontre du bipartisme à un rejet de la bipolarisation, entre 2002 et 2007. Ce m'est d'ailleurs un déchirement que de perdre des amitiés et des fraternités militantes pour avoir souhaité être utile sans tarder.
Je reconnais que beaucoup des ex-UDF ralliés au Modem le font sur une base de conviction, ou plutôt sur celle d'un joli rêve unanimiste, parfois égotiste.
Mais beaucoup des "ralliements" mis en scène face à la presse (Corinne Lepage, Jean-Luc Benhamias, Azouz Begag) relèvent de la plus pure tradition de l'opportunisme politique. Un parti où chacun amène ce qu'il a, sans devoir adhérer à autre chose qu'au "ni-ni" : telle est la voie sur laquelle s'engage le MoDem, qu'on pourrait surnommer "Aubesp" (Auberge espagnole), avec un peu de mauvais esprit.
Pas de danger que les clients de cette auberge-là se plaignent du menu, puisqu'il sont venus avec leurs propres mets, qu'ils ne changeront pour aucun autre. La tentation de l'aubergiste, pour ne pas laisser entendre du dehors une cacophonie trop fâcheuse pour la réputation de son établissement, sera d'y imposer une discipline de fer, un maintien militaire ou des moeurs spartiates.
Croit-on que les nouveaux adhérents du Modem, cyniques ou pas, se laisseront brider par le centralisme démocratique de feue l'UDF? On peut en douter. Et rien ne garantit en 2012, le succès d'une équation posée en 2007 par François Bayrou : il faudrait pour cela que la France s'enfonçât dans la crise, ce que nous ne pouvons souhaiter.
Enfin, je voudrais faire un sort à une comparaison développée par beaucoup de "Modémistes". Oui certes, la comparaison entre le Bayrou de 2007 et le de Gaulle trahi par une partie de ses parlementaires, en 1952, est pour partie pertinente. Pour partie seulement :
-en 1952, de Gaulle plaidait pour un changement de régime, Bayrou seulement pour un changement de coalition ;
-le prophétisme de De Gaulle ne s'est trouvé vérifié qu'à la faveur d'une guerre : on peut souhaiter que la France soit en paix en 2012 ;
-en 1952, de Gaulle demeurait très entouré, et par des hommes de grande valeur (Malraux, Debré, Pompidou) ; François Bayrou est un homme seul, ou du moins est-ce ainsi que les Français le perçoivent ;
Et puis, rappelons-le comme une évidence : Bayrou, malgré toutes les qualités que nous lui trouvions jusqu'au 22 avril 2007, n'est pas de Gaulle... Son 18 juin à lui, c'est un discours appelant à voter une motion de censure!
Fin de la comparaison...